Affalé sur ce siège qui me servait de perchoir,je m'abreuvai sereinement de ce cocktail qui faisait du temps un défilement beaucoup moins torturant.Mon regard devait bien être inerte puisqu'on me dévisageait comme un demeuré.Néanmoins,je fis mine de ne pas les apercevoir et poursuivit ma quête de l'inexistant.Autour de moi se mouvaient tous ces gens,tout autant différents les uns des autres.À première vue,ils semblaient vivre pour une cause et agir en fonction d'un but qu'il leur est propre.En vérité,ils n'avançaient pas plus dans leur vie que moi dans mes réflexions imperturbables.À quoi je réfléchissais? Comment le dirais-je? C'est impossible.
Tout ne s'explique pas,et je le sais.Les mots ne servent en théorie qu'à exprimer avec les limites langagières ce qui frôlerait la ressemblance avec la réalité qui nous entoure,nous humains.Eh bien,ce qui s'est produit hier soir n'avait strictement rien à voir avec les limites des conceptions humaines.C'était donc sur cette chimérique vicissitude que je me penchais depuis 4 verres et demi,laquelle a dû patienter derrière la file de mes préoccupations du moment,puisqu'on me déblatérait quelque chose.J'ai alors prêté l'oreille et ajusté les cristallins de mes yeux afin de discerner celui qui tentait de soutirer une réaction de moi en m'injuriant.Devant,à moins de 2 mètres,une silhouette gesticulait inlassablement.Un mètre quatre-vingt-dix pour près de cent kilos,environ.Un tatouage sombre et aux motifs incohérents sortait de son cou.Il portait également une cicatrice en forme de C autour de la bouche,qu'il semblait désespérément camoufler par une barbe finement coupée.Autrement dit,s'il m'en voulait et que je tentais de résister,je n'aurais aucune chance.Je me levai donc,tout chancelant.
-Foutez le camp de mon siège ou je vous casse la gueule! avait-il dit furibond.
Curieuse formulation:il me vouvoyait dans ses insultes.Jamais entendu ça avant.
-Oui,oui.Je m'en vais! ai-je trouvé comme pour ponctuer joliment son absence d'indulgence.
Je tendais vers la soixantaine,tout de même!J'avais droit à ce trône.
Décidément,les boîtes de nuit n'étaient plus pour moi.La vie nocturne avait beau me définir jusqu'en les méandres de mon identité;je perdais de plus en plus le goût de ce genre de divertissement.Encore l'âge,sans doute.Quoi qu'il en fut,deux minutes plus tard,je fuyais en direction de l'hôpital.En fait,j'y travaillais.Souvent de nuit,j'y étais appelé.Au fil des années,il m'est venu une résistance autant étonnante que dévastatrice à la fatigue.Moi-même,j'en arrive parfois à me demander comment mon organisme a pu en empocher autant sans la moindre cerne.Je dois être déjà mort,qui sait!
Enfin,j'eus le temps de franchir deux des 23 ascenceurs de l'établissement avant d'enfiler nonchalamment mon sarrau,lequel était trop propre pour l'esprit dont j'étais l'hôte.
-Quoi? T'es venu,finalement! Si mon prof de stats avait tort et que je sais estimer,ça aurait fait 13 fois que je tente de te joindre.Mais à en voir ton accoutrement,on n'a pas à se poser de questions.
Celle qui avait proféré ces mots s'appelait Keri Shau.Elle était pathologiste et son bureau se situait un étage avant le sous-sol.Ce soir-là,elle était seule de service et avait besoin de mon aide.
-Qui est-ce? dis-je en désignant de l'index gauche cette forme sans vie sous le drap,à quelques pas de moi.
-J'en sais rien.On l'a reçu,y'a à peine une semaine.Le pauvre délirait à son entrée aux urgences.Convulsions,discours absurde,hémorragie du foie,puis infarctus.Le tout en quelques secondes et ce,sans cause définie.
Je fronçai les sourcils.
-Et vous travaillez sur le cas depuis quand?
-Bah...depuis qu'il est mort.Qu'est-ce que tu crois?
-Qu'est-ce qu'il racontait,ce cadavre,avant qu'il le soit?
-Tu te crois marrant,hein? Il a mentionné ton nom.Le plus bizarre,c'est qu'il parlait de toi avec effroi.Tu le connaissais?
Elle me fixait à présent suspicieusement.Je lui renvoyai la grimace avec un soupçon de sarcasme.
-Montre,voir!
Je m'approchai alors du lit où gisait le corps et appréhendai ce que je m'apprêtais à apercevoir.C'est alors que je vis avec horreur l'inconcevable.
-C'est lui! C'est c...ce...cet hom...homme! L'ho...Oh mon Dieu!
Du long de ses un mètre quatre-vingt-dix et de ses approximatifs cent kilos était étalé l'homme qui,un peu moins de 15 minutes plus tôt,m'ordonnait de déguerpir de son fauteuil.Le même tatouage au cou,la même cicatrice à l'endroit exact où je l'avais vue la première fois.La même barbe qui l'ornait désespérément.Ce ne pouvait être une hallucination,ni un jumeau,ni une interprétation erronée de ma part.Cette situation me hantait.Tout comme hier soir.
-Qu'est-ce que tu racontes? Il te dit quelque chose?
Silence.
Que dire? Si je racontais notre brève rencontre d'il y a moins de 20 minutes,elle me soupçonnerait de divaguer.Et comme l'avait-elle soulevé,mon accoutrement craignait.Décidément,je devais inventer.
-Euh...ouais.*soupir* Un ami proche de mon père.Il a manqué de me violer plusieurs fois.J'en voulais à mon père de lui faire confiance...Alors,t'imagines le choc en le voyant mort!
-Tiens,tu m'avais jamais dit ça! Crois-tu que justice ait été faite et qu'une de ses victimes se soit vengée?
-J'en sais rien.
J'étais atteint de sueurs froides comme les eaux glaciales entourant l'Antarctique.Mon cerveau tournait à présent à plein régime.Un régime que lui seul connaissait et auquel l'estomac n'avait rien à voir.
-Ah,je sais! C'est une plaisanterie et j'suis vilainement en train d'me faire duper,c'est ça?
Les mains sur les hanches,elle me dévisageait impatiemment.Le tout dans le silence.
-Et c'est tout? Aucun indice pour m'éviter de croire que j'suis fou! Ma fête dans deux jours:j'n'y verrais qu'du feu,hein!
Elle est bien bonne,finalement...
-Non,mais de quoi tu...
Sans lui permettre de poursuivre son dialecte époumoné,je fis volte-face et allai vomir dans les toilettes.Après cette torture gastrique,je baissai les yeux vers la bassinette et vis qu'elle était recouverte de sang.De mon sang,puisque je parvenais à le goûter,tout ferreux,tout poisseux.Je hais le goût du sang.
Deux mois auparavant,on diagnostiqua dans mon tube digestif une tumeur bénigne.Sans pouvoir l'expliquer,elle se répandit et atteignit le stade de métastases.Je suis conscient qu'il n'm'en reste plus pour longtemps.Même les médecins ne sont pas à l'épreuve de l'irréversibilité de la mort.Par contre,certains éléments de la vie m'échappent et je dois à tout prix m'efforcer de les éclaircir au nom de je-ne-sais quelle autre valeur que celle du savoir.Une autre chose que je ne supporte pas: ne pas savoir.C'est un vice,selon plusieurs.À vrai dire,je m'en fous.
Une fois le couvercle nettoyé et la salle de bain désertée,l'idée de déserter le lieu et de lâcher ma collègue me vint à l'esprit durant un centième de seconde.Après tout,j'avais l'état et le statut pour me le permettre.Épris d'un éclair d'humanité et de curiosité quant au cas à résoudre,j'exclus l'alternative de la douce fuite.Je pris donc l'escalier pour me mener à l'étage du dessous (parce que oui,j'avais oublié de mentionner l'avoir monté).
Une fois rendu sur le ''terrain'',je souhaitai n'avoir été pourvu d'aucun sens tant ce que révélait ce spectacle troublait.Une odeur âcre flottait dans l'air.Deux corps sur le sol.Celui qui était sur le lit n'y était maintenant plus.
Je m'avançai sceptiquement près des corps.L'un étant celui de Keri et l'autre de...moi.
Une puissance inconnue m'incitait à me regarder sur une glace.Sans plus tarder,je tentai d'identifier l'objet-clé.Rien que je vis ne pus renvoyer mon reflet.Je tâtai tout de même mon visage.Cette cicatrice...
-Merde.
Sans posséder aucun contrôle sur mes gestes,je retirai le scalpel de la marre d'hémoglobine,avançai quelques pas,me penchai au-dessus de mon ex-moi et inscrivis le chiffre 5 au centre de mon ex-front.
-Alors c'est ça,la vie éternelle? criai-je,les yeux au ciel.
FIN


